La Marche des Conteurs 2009

Carnet de Bord

par Agnès Dumouchel

 

 

Je vais vous dire un secret :

n’allez pas le dire à tout le monde

mais ne le gardez pas non plus pour vous tout seul…

Proverbe Africain rapporté par Tierno

 

 

 

Samedi 1er aout 2009 - Départ de Soudorgues

 

Vous qui avez vécu la marche, qui l’avez vu passer, qui en avez entendu parler, ce carnet de bord est pour vous. Prenez plaisir à le lire. Faites en ce qu’il vous plaira !

 

Je suis partie de Gap dans les Hautes Alpes, à 7 h le 1er aout 2009.  A 12 h 15 j’arrive à Soudorgues dans le Gard. Je gare « Cocotte », ma voiture, à côté de Biotope, la coopérative des plantes bio, conçue et développée par Jean-Louis et Vicky. Pour mon véhicule, le voyage est terminé. Pour moi, il commence.

 

A peine arrivée, j’entends Patric s’indigner : « Le Carnet de Bord de l’an dernier ! On devait l’avoir aujourd’hui à Soudorgues pour commencer la marche ! Et on ne l’aura pas ! Il est prêt mais l'éditeur l’a livré à une mauvaise adresse… fort de café !…fort de roquefort !… Quelle déveine !…  Bon, enfin, si on n’a que ça !… » se radoucit Patric et on s’embrasse.

 

Tout au long de la marche, Patric a eu de multiples raisons de s’indigner. La marche des conteurs est une aventure, qu’on se le dise ! Tout peut arriver et tout arrive. Mais nous, les conteurs, on a les pieds dans la terre et la tête dans le ciel. Si la réalité ne nous plait pas, on se raconte une histoire. Si la réalité nous plait, l’histoire est encore plus belle. La réalité, c’est ce qu’on a dans la tête.

 

Ceux des conteurs qui sont arrivés en voiture se rencontrent et font connaissance en remontant le bout de rue qui va de Biotope à la place du village. Le petit marché bat son plein. Un orchestre installé en surplomb, joue « Is’nt she lovely ? » Sur la place sont rassemblés quelques étals où sont exposés des produits locaux. Au centre, se tient le bâtiment de l'Association « Terre de Mauripe », association de vie et de culture qui a lancé l'épicerie communale, le point info et le point ordi. Jean-François, qui l'anime, a été la cheville ouvrière de notre arrivée à Soudorgues pour le départ de la marche. Une petite foule colorée s'affaire de tous côtés : on se presse, on achète, on discute. Il y a des disques, du miel, et des légumes à vendre. Une librairie ambulante est installée près de l’Arbre à Paroles où sont inscrites des maximes à déguster avec l’apéritif. Quelques unes des vérités qui ont poussé sur son tronc  viendraient alimenter la conversation si par hasard, on en manquait.

 

Celui qui ne parle ni ne rit, ne connaît rien à la vie,

proverbe chinois.

 

De la discussion jaillit la lumière,

Ignace de Loyola.

 

Vivre d’abord, philosopher ensuite,

proverbe cévenol.

 

Ceux qui sont fatigués se font masser par la belle Zarah Vigott. On s’installe sur son fauteuil, la tête enfouie dans les bras, les oreilles bourdonnantes de la vie du marché, le dos soudain ravi par la poigne et la douceur de Zarah.

 

Noredine, déjà en verve, fait la louange rimée des unes, des uns et des autres : « Cindy Cnessens, tu émeus tous les sens », « Armelle, tu es douce comme le miel » « Jihad ton regard est aussi éclatant que le soleil sur le jade ». Jean-Claude Botton entame un Bobby Lapointe à la louange de Françoise Roptin : « Elle s’appelait Françoise, mais on l’appelait Framboise ». C’est décidé, une de nos quatre Françoise sera, pour tout le voyage, rebaptisée Framboise. Elle aime.

13 h : Monsieur le maire, Christian Pibarot, et toute la municipalité de Soudorgues nous accueillent et  ouvrent la marche des conteurs avec des paroles de bienvenue et de bonheur. « Le monde est ce qu’on en fait ! ». A Soudorgues, c’est clair, le monde n’est pas ce qu’il est aux infos du 13 h !

 

13 h 25 : Coup de téléphone de Michel Masclet, conducteur du bus. Parti à 10 h du Puy en Velay avec tous les conteurs qui ne sont pas venus jusqu’à Soudorgues en voiture,  bus a du retard ! Il est bloqué dans les embouteillages. La circulation est classée noire de Bison. « Ne nous attendez pas pour manger. On arrivera quand on arrivera.»

 

13 h 40 : Les conteurs présents et les bénévoles qui les accueillent partagent un repas sous l’arbre à paroles qui abreuve d’ombre et d’inspiration les conversations du repas. Kamel parle de la Marche 2012 : jusqu’au Maroc ! Voir Ouarzazate et mourir ! Tu veux dire mûrir ! lui répond l’ écho. Et on rit et on trinque.

 

15 h : Sieste à la coop Biotope. De grand panneaux parlent des plantes compagnes : des interactions existent entre toutes les espèces. La camomille augmente la teneur en huile essentielle de la menthe. Tiens, même les plantes aiment la diversité et les rencontres…

 

16 h 30 : Le bus arrive. Ses passagers fourbus se déversent et se rafraîchissent. Et sur la place, ceux qui sont frais et dispos commencent à raconter. L’ouverture de la parole devait se faire au temple, mais le temple, ça ne va pas, on entend mal. Les contes de l’après midi élisent domicile sous le tilleul. Ici, le vent souffle dans les cheveux et le paysage s’étend en toile de fond. Jihad ouvre le bal de la parole.

 

18 h : On enchaîne les contes du goûter avec ceux de l’apéro. On discute des vertus comparée de l’eau de rose et du citron chaud pour soigner les enfants. Et de milliers de choses sucrées ou salées. Puis arrive la Batucada et le rythme règne en maître après les rivières de la parole.

 

20 h : On commence la soirée de contes après moult regards vers le ciel qui se charge de plus en plus. Tiendra ? Tiendra pas ?

 

10 h 30 : ça bruine. 2 mn plus tard, ça verse. Un orage cévenol de toute beauté. Une dizaine de mains s’activent autour de la librairie ambulante de Christiane, la nôtre, celle de la marche, et sauve ses trésors du désastre. On se réfugie à toute allure dans la salle du foyer. La soirée se poursuit à l’abri. Tonnerre. Eclairs. Mmmm, c’est agréable d’être à l’intérieur. Quand on sortira, vers minuit, il fera bon regarder les étoiles dans un ciel lavé de sa colère soudaine.

 

 

Dimanche 2 aout 2009 - De Soudorgues à St Roman de Codières

 

10 h : Le bus démarre. Il est accompagné de deux voitures : celle de Françoise Darwiche et celle de Katia Fersing et Vivien Doti qui filment la marche. Destination, Col de l’Asclier. En passant par le col du Mercou, l’Estrechure et Les Plantiers. Plusieurs plans de campagne ont été débattus :

 

Plan 1 : se lever à 6 h et y aller à pied.

Plan 2 : se lever à 6 h et aller à Colognac à pied.

Plan 3 : Vu la fatigue de la veille et les incertitudes de la météo, se lever quand on se réveillera et monter en bus voir les drailles après le petit déjeuner.

Le plan 3 l’a emporté.

 

10 h 15 : Le ciel est clément ce matin. Le bus nous gratifie néanmoins d’une petite douche accumulée dans les vasistas pendant l’orage d'hier soir. Les mouillés crient et batifolent. Tandis que d’autres ponctuent l’événement du proverbe idoine : « Douche du matin réveille le pèlerin ! ». Le bus longe le gardon de St Jean. En Cévennes, toutes les rivières se nomment « gardon » et pour s’y retrouver on y adjoint le nom du village le plus proche. La rivière le « garde », elle impose une limite et donc sert de protection. Nous pouvons nous mettre en route. Nous sommes bien «gardonnés».

 

10h45 : Arrêt inopiné aux Plantiers devant un panneau blanc cerclé de rouge au centre duquel est inscrit le chiffre 6 suivi d’un petit « t ». Michel se gare. Patric se fige. Merde ! Interdit aux plus de 6t. Justement on venait de parler, allez savoir pourquoi, du poids du véhicule : 6t à vide, 9t à plein. Le plan est simple : soit le car part à vide et sans bagages, soit on change de route.

 

10h 55 : Kamel part étudier la situation au café. Paule Latorre propose un bain prudent dans les 4 cms d’eau du Gardon. Noredine s’approche du panneau, le pas décidé, l’œil froncé avec l’intention évidente d’imprimer au panneau une rotation salutaire qui nous débarrasserait des interdictions gênantes. Tout le monde éclate de rire.

 

11 h : On change de route : Direction l’Aigoual ! Je suis assise à côté de Patric. La route est étroite et sinueuse. Les voitures qu’on croise se font petites, petites, et je m’inquiète : et si un bus avait la mauvaise idée de faire la route en sens inverse ?

Alors pour me détendre Patric entreprend de me raconter ses voyages en Bolivie avec des à pics de plusieurs centaines de mètres et des bus qui foncent à tombeau ouvert Effet  garanti : les ravins cévenols, c’est de la petite bière ! Finalement, ici, c’est tranquille Emile ! C’est juste un peu difficile pour le rétroviseur qui se prend le rocher régulièrement dans les virages et que Michel nous demande de remettre en place chaque fois qu’il prend une baffe. Il ne veut pas le rabattre définitivement : si le rétroviseur ne se cogne pas, c’est le bus qui prend… et c’est plus grave !

 

En voyage, on se raconte des légendes, par exemple, celle de la mystérieuse fleur de fougère. Elle ne fleurit que rarement (comme vous avez du le constater !) et à l’abri des regards. Mais si d’aventure, une fleur de fougère réussissait à fleurir puis à tomber dans vos chaussures pendant votre sommeil, et que vous vous mettiez en chemin au matin, vous trouveriez tous les trésors de la terre. Voilà de quoi vous donnez l’envie de vous endormir sous la fougère ! A défaut de fleur, vous pouvez vous intéresser aux feuilles : mises dans vos chaussures, elles éliminent la fatigue des longues marches.

 

11 h 35 : Arrêt au col du Pas. Vue sur un splendide paysage des camaïeux de  verts cévenoles. Maquis sombre entrecoupé du gris des pierres qui ont hébergé le « Maquis » des résistants pendant la guerre de 40. Mémoire des disparus, un bleu monument tranche sur le vert. En pleine nature, ce monument rend hommage à la relation ambigüe de l’homme avec son prochain.

 

11 h 55 : On traverse la vallée difficile de Valleraurgues. Michel négocie avec adresse nombre de virages épineux, de croisements au millimètre. Souvent on applaudit. Quelquefois la négociation tourne au vinaigre et le rétroviseur, mis une fois de plus à contribution, proteste et pendouille un peu plus lamentablement après chaque épreuve. Mais Michel est inflexible : ce rétroviseur est un gardien, un ange qui nous évite le pire.

 

12 h 15 : Valleraurgues, le village. On veut s’arrêter, mais impossible. Pas d’espace pour garer le bus. On finit par sortir du village, chacun gardant en mémoire, l’image la plus étonnante du jour : Kamel, dans un effort désespéré pour trouver une place s’est mis à courir devant le bus. Oui, courir ! Il peut le faire !

 

12 h 45 : Une traversée de moutons nous fait vivre la draille en direct depuis le bus. Le vent souffle. Les nuages sont bas et gris. Le château de l’Observatoire Météo se dessine sur un ciel sombre. Patric conseille la petite laine au sortir du bus : ça souffle au sommet !

 

13 h : On se gare à quelques dizaines de mètres de l’Observatoire. On sort avec la petite laine, le kawé, les écharpes et les bonnets. Quelques mètres plus loin en contre bas on s’aplatit pour échapper au vent tenace. Il souffle à vous couper le souffle, le bougre. Tierno se souviendra-t-il longtemps de son pique nique grelotté, sous une couverture de survie en alu étincelante ? Françoise Diep joue les hommes bleus avec un turban venu du désert. Tous autour se mettent au plus ras du sol, s’agglutinent et se recroquevillent : c’est la technique «survie du mouton ». Et ça marche, on arrive même à faire la sieste ou à lire ! Les plus courageux vont visiter l’Observatoire et Fiona Mac Léod en revient avec d’ahurissantes connaissances scientifiques sur les nuages qui courent  au dessus de nos têtes avec leurs noms latins : nimbus ou stratus cumulus domesticus. Ils pèsent des milliards de tonnes et provoquent l’orage. Des milliards de tonnes… !!!

 

15 h : Rassemblement et « point » mené par Patric : Un « point » dans le vocabulaire de la Marche des Conteurs, est une tentative souvent désespérée de faire coïncider la fiction avec la réalité, le rêve avec les imprévus, et la volonté collective avec la somme des libertés individuelles. Le point est également censé faire circuler des infos dans des oreilles rebattues par les vents. Pour l’heure, les voici : Départ prévu à 16 h. Arrivée à St Roman de Codières à 18 h : nous y sommes attendus par Monsieur le Maire et tout le village pour l’apéro. Forts de ces informations, nous nous mettons en route sur les chemins de draille. Pas mécontents de tourner le dos au vent.

 

17 h : Katia qui fait le film de la marche avise un magnifique pylône tout à fait accessible en plein milieu d’un large chemin. Elle a soudain l’idée follette de faire le titre du film avec nos corps allongés photographiés du dessus. C’est une bonne idée ! On définit le cadre de la photo, et on s’allonge par groupe de 3 ou 4 ou 5 pour fabriquer notre alphabet vivant parcouru d’agitations de pieds, de mains, d’ondulations, de frémissements, de vibrations, de tressautis et de cris joyeux.

 

18 h : Toute la petite troupe se remet en route.  On a passé un très bon moment mais on a pris un large retard qu’on ne réussira pas à combler. Les habitants de St Roman de Codière nous attendrons jusqu’à 19 h 30 sans nous tenir rigueur de cet apéro tardif. Merci à leur convivialité chaleureuse ! Le maire de St Roman, nous accueille avec sourire et fait un hommage vibrant à l’oralité. Puis la soirée commence. Jean Claude Botton fait l'ouverture avec « Lolo », un conte poignant comme il aime à les raconter.

 

23 h : Après la soirée, nous nous éparpillons chez nos hôtes. Qui chez l’un, qui chez l’autre. Je suis, avec 7 autres conteurs, chez le maire, Jacques Pibarot qui nous accueille au whisky sur sa grande terrasse intérieure. Sa vaste maison cévenole regorge de bibliothèques et d’œuvres d’art. Enfant du pays, il a passé toute sa vie professionnelle à Paris, tout d’abord chez Maspéro, la librairie mythique de 68. Puis comme directeur de Syros, prestigieuse collection de livres d’art. Sa conversation scintille de traits d’esprit, d’anecdotes savoureuses, de coups de gueule indignés. Il nous raconte Maspéro et son naufrage dû aux maoïstes eux-mêmes, stigmatise les signes extérieurs de pauvreté mentale et s’accommode avec sagesse du divin bredouillis des choses du monde. Il nous accueille avec grande générosité. J’ai passé ce soir-là une nuit pleine de rêves dans un lit à l’ancienne avec des draps de lin brodés et une couette dodue. Merci Monsieur le Maire !

 

Lundi 3 août 2009 - De St Roman de Codières à Sumène

 

9 h : Nous nous retrouvons à l’Auberge de la Tour, au centre de St Roman. Une auberge généreuse aux confitures savoureuses. L’hôtesse remplit les théières et les cafetières. Les croissants croustillent tandis que les langues vont bon train dès le matin. Pas une seconde à perdre pour raconter les péripéties de la nuit (car certains content encore, arrivés chez leurs hôtes) ou d’autres aventures survenues la veille.

 

10 h 05 : Kamel se lance dans « un faux point » (à ne pas confondre avec « un point info »). Il fait la proposition de passer le reste de la semaine dans cette auberge, proposition adoptée à l’unanimité, tandis que Patric et Baptiste se réveillent en sautant sur le trampoline en extérieur.

 

11 h 25 : Patric et Baptiste lancent un vrai « point info » et annoncent le départ : direction Sumène en petites foulées pour se retrouver aux Briquettes, chez Jeannot, au centre du village.

 

12 h 15 : On arrive à Sumène après une randonnée dans les chemins caillouteux des Cévennes. On y rencontre des branches tordues et noueuses, des figures gravées dans la pierre, des génies végétaux, des odeurs aiguës, suaves, citronnées ou mentholées. Nous arrivons pour déjeuner sous le platane séculaire qui règne sur la cour de celui qui a tant de fois chanté la mémoire du pays. Jeannot, le conteur du village, n’est plus là pour nous accueillir avec ses yeux pétillants et son accent cévenol. Hélas, il nous a quittés l’an dernier. Mais sa famille met la maison à disposition. Etre chez lui ravive les souvenirs de ceux qui l’ont connu et aimé. Ils sont nombreux. Kamel trinque à la santé des 12 263 pastis bus avec Jeannot sous l’arbre vénérable, qui abrite une auguste table en pierre. Il rappelle le côté magique de l’endroit et les pouvoirs de la table : dès qu’on y pose une bouteille de pastis, le liquide s’évapore. L'arbre aux allures de géant tutélaire abrite sans peine les 33 marcheurs et offre de l’ombre en sus à ceux qui voudraient s’étendre. L’heure est au repas !

 

13 h : Et tous de se régaler du pique nique acheté par Françoise Darwiche, ange gardien qui prend soin de nourrir nos corps et, quand ils en ont besoin, de les soigner. Pendant ce temps de plaisir et de proximité, sous le platane protecteur, fusent les conversations et les plaisanteries.

 

« La première bonne chose de la marche, c’est quand on s’arrête ! »

 

« Cindy marche pieds nus, elle a les pieds claustrophobes »

 

« Démarche aujourd’hui, démarche demain, cette balade  n’est pas à vendre »

 

« La deuxième bonne chose de la marche, c’est quand on mange »

 

« Car nés du voyage»

 

« Un oiseau ne chante pas dans un buisson de questions »

 

15 h 15 : Les rires et les paroles s’envolent dans les feuilles de l’être végétal qui nous abrite. Ceux qui après le repas ont des fourmis dans les jambes partent pour un tour de colline audacieux et un poil escarpé sous la conduite attentive de Baptiste Rochedy. Les autres font la sieste.

 

17 h : Nous nous mettons en route depuis Sumène vers Combe chaude, sur un chemin pierreux qui longe la voie ferrée. Kamel sème des contes, des énigmes, des devinettes au long du chemin. Puis nous descendons. C’est une longue file colorée  de conteurs qui serpente sur la colline. Fleurs de conteurs, les histoires sont en marche.

 

18 h : Apéro-contes suivi d’un repas collectif. Noredine nous a mijoté une bolognaise que nous mangeons avec plaisir en compagnie des suménois (en français) ou des sumenols (en occitan).

 

21 h : Début d’une longue soirée dédiée à Jean Laporte où l’émotion des mots et de la musique vont résonner loin dans les cœurs. De croches en double croches, les instruments de Noredine et Peppo accompagnent les paroles, jusqu’au beau minuit de la nuit. Conteuses, conteurs que diriez-vous de la soirée ?

 

émouvante !

Catherine

 

Ah !

Antonietta

 

Calme et douce ! Moi, perso, je me suis sentie lourde .

Patricia

 

Belle écoute. Le public est resté, resté, resté.

Clément

 

Lumineuse. Je ne parle pas de la lumière de la salle. Et belle écoute. Beau silence de l’auditoire.

Michel

 

J’avais un mal de crâne épouvantable, mais j’adore la synergie qui se crée et ce soir-là, c’était un beau moment.

 Eva

 

Dans une soirée où on est 30, il est difficile que chacun puisse prendre sa place. L’hommage à Jean donnait un cachet particulier. D’habitude, la mort on en parle pas. C’était beau de casser un sujet tabou.

Alain

 

Instant de grâce. Silence suspendu. Au fond de la salle, assise par terre, j’ai tout vu. On sentait la nappe d’écoute.

Françoise

 

Parsemée de silences en suspension. J’entendais plein de vibrations. Quelque chose de très fort. J’étais loin dans le fond. Je ne voyais pas. J’étais branché sur le son plus que sur l’image. Dans le bilan de l’an dernier, on avait dit l’importance de ces soirées, tous  ensemble au début de la Marche pour créer de « l’être ensemble». En revanche, j’ai été très gêné que Clément qui était dans les starting bloc toute la soirée n’aie pas pu conter.

Jean-Claude

 

On ne voulait pas que ça s’arrête. Chaque fois quelqu’un rajoutait quelque chose. Comme si on disait à Jean : on ne veut pas que ça s’arrête. On veut se réchauffer au long de la nuit encore et encore.

Paule Latorre

 

Si je chantais la soirée, ce serait une chanson douce et pétillante, taquine, profonde et dense.

Florence Delobel

 

Je me suis laissée portée par les mots, les images et j’ai écouté allongée au fond de la salle tout au long. C’était un plaisir. A un moment, j’ai réalisé qu’on voyait le dos de ceux qu’on écoutait par une image dans la fenêtre renversée.

 Fiona Mac Leod

 

La soirée, c’était comme suivre la trace d’un loup : il se déplace en angle. Et soudain surgit autre chose différent de tout ce qu’on peut raconter.

Patric

 

 

Mardi 4 aout 2009 - De Sumène au Caylar

 

9h : Petit déjeuner sous le grand platane qui rassemble les conteurs éparpillés pour la nuit. Départ en bus. Arrêt panoramique sur le plateau de Blandas

 

11 h 15 : Le bus aborde la descente en virages vers le Cirque de Navacelles. Ca tourne, ça vire et les plaisanteries suivent la courbe des lacets. L’occasion de quelques brèves de bus.

 

J’ai cru que le bus partait dans le vide !

 

Le vide, c’est rien. Le seul problème c’est l’arrivée !

 

L’art du voyage, c’est voir les pâquerettes comme les fleurs les plus exotiques du monde.

 

Chaque connerie humaine est un miroir pour l’humanité. L’utilité n’est pas de s’en débarrasser au plus vite, c’est d’en faire le plus possible. C’est pour ça que l’on fait la marche !

 

Marche aujourd’hui, marche demain… mais plutôt demain.

 

Michel, c’est promis, l’année prochaine, on fait la Marche en Beauce !

 

A chaque montée, ça descend.

 

1000 virages, vaut le détour.

 

Ca roule pour les conteurs qui marchent.

 

A Navacelles, on serre les fesses.

 

12 h 10 : Arrivée au bas du Cirque. Arrêt à l’ombre car il fait bougrement chaud. Pique Nique sur les tables de l’aire publique d’accueil des visiteurs. Au cours du repas, on s’interroge sur la suite des évènements. Savoir ce que l’on fait, quand on le fait, où on le fait, relève du mystère complexe et répété des incertitudes de la vie, de la météo, des aléas de la route, de l’accueil de nos hôtes, de l’esprit badin des 33 conteurs, des divers embrouillaminis de la gestion des désirs, de la relation particulière que chacun entretient avec les horaires, et Patric, fidèlement assisté de ses deux anges gardiennes, Framboise et Béa, pique néanmoins de belles et vertueuses colères à essayer de gérer le tout. Et le miracle se renouvelle : tout finit par se faire ! A la fin du repas, Patric donne un point info ferme et définitif : « ceux qui ne seront pas là à 16 h, tant pis pour eux, le bus partira ! » Puis les uns et les autres  partent à la conquête de l’eau en remontant la rivière. Où il se vérifiera cet après midi-là que :

 

Quand l’eau est fraîche, la conteuse crie fort.

Le conteur aussi.

 

16 h : Tous les conteurs sont là. Qui est dans le prunier regorgeant de prunes ? Patric ! Une cueillette pareille, ça ne peut pas se laisser ! Et tous de sourire d’une oreille à l’autre.

 

17 h 15 : Arrivée au Caylar après une émouvante traversée du Larzac qui rappelle à quelques uns des conteurs bien des souvenirs. Par contre, force est de constater qu’on fait plus de bus que de marche cette année. Et une arrivée en bus ne paye pas de mine. Alors on sort du bus et on fait l’entrée dans Le Caylar à pied, derrière une bannière qui nous annonce. Non, nous ne sommes pas une manif, nous sommes des gens de paroles qui mentons au su de tous pour le plus grand bonheur des oreilles. Au Caylar, Monsieur le Maire nous accueille entouré de sa municipalité. Il y a ici une vraie tradition de contes : Michel Chevray en dit tous les jours auprès de l’orme sculpté qui orne la place, une œuvre de land art en milieu de ville.

 

Arrive Anne Hillebrand, une crieuse garde champêtre. Elle déclame les idées, les histoires écrites, inventées, rapportées par les enfants, et par un petit bouquet d’adultes afin de jouter avec la parole des conteurs. Voici quelques unes des paroles de cette généreuse crieuse :

 

Quand on a un œuf et qu’on l’échange avec quelqu’un qui a un œuf, on a toujours un œuf. Quand on échange une histoire avec quelqu’un qui a une histoire, on a deux histoires.

 

Dans le monde des histoires, on mange toujours à sa faim.

 

La connerie humaine n’a pas de limites, désherbons les imbéciles !

 

Dicton du jour : Une poule aveugle trouve aussi son grain.

 

Pensée du jour : Si les hommes amoureux vivent d’eau fraîche, les hommes mariés, eux, rajoutent du ricard.

 

Puis sa voix est noyée quand passe l’énorme moissonneuse batteuse assourdissant les oreilles de tous. Et on s’engouffre vers l’apéro et les conversations. C’est là que j’apprends l’histoire del’orme.

 

Planté au centre de la place, comme dans de nombreux villages du causse, il y avait un orme largement déployé. Il est mort comme tous les ormes d’Europe dans les années 80 de la maladie des ormes. Une habitante inspirée par un totem a eu l’idée de  faire transformer sa dépouille en sculpture. C’est à Michel Chevray, breton d’origine, héraultais d’adoption, qu’on a confié la tâche.

L’orme-totem, alias arbre sculpté, protège maintenant la tribu du Caylar chapeauté par un kiosque haut sur pattes qui le met à l’abri du gel.

Il est entouré de sculptures qui changent au gré des ans et de l’inspiration des sculpteurs qui viennent ici travailler en symposiums, chaque mois d’août et laissent leurs œuvres à la ville.

 

19 h : Nous mangeons tous ensemble sur la place près de l’Orme, puis partons pour raconter par petits groupes dans les villages à l’entour.

 

Mercredi 5 aout – Depuis Le Caylar jusqu’à L’Hospitalet du Larzac

 

10 h : En route pour le Roc Castel. Un Sentier de Sculptures qui regroupe des œuvres réalisées au cours des différents symposiums, traverse un fantastique chaos de rochers dolomitiques. Ces concrétions nées de l’action de l’eau et du vent, rappellent une ville en ruines ou quelque château délabré. C’est l’occasion de se raconter des histoires et d’inventer des maximes de sentier.

 

Ne pose pas la question, laisse la se reposer.

 

La parole est d’argent. Le silence est d’or. Soyons cupides !

 

S’il s’arrête pour couper toutes les branches, on n’est pas sorti de la forêt.

 

Un seul hêtre vous manque et tout est déboisé.

 

12 h : Toujours à pied, on arrive à la Couvertoirade, célèbre commanderie des Templiers, dont on voit de loin les tours et les remparts. La cité est célèbre aussi pour la chaleur qu’il y fait. On y restera quelques heures, le temps pour les dames de faire quelques emplettes. L’occasion de découvrir un four banal pas ordinaire. Laissons la parole à Henri Ucheda,...

 

Dans les années 70 à La Couvertoirade, il y avait un vieux four à pain, datant du XIVème siècle, construit par les hospitaliers de St Jean, venus après les Templiers qui sont restés 3 siècles. Ce four était banal. Chacun faisait sa préparation chez soi moyennant la banalité pour cuire contre quelques piécettes jusqu’au 18ème siècle. A la révolution le four devient communal. En novembre 1937, il a fonctionné pour la dernière fois. Un particulier l’a racheté en ruines en 1967 et a voulu le revendre en 77. Je me suis décidé en 24h.J’ai harcelé le propriétaire. Nous sommes allés chez le notaire. Il a bloqué les fonds.  A ma retraite, je me suis fait le pari de le remonter et de le remettre en service. J’y suis depuis 6 ans. Quelques mois par an, environ 5 mois par an. Il est en marche depuis le 27 et 28 juin 2008. Le grain de folie ne suffisait pas. J’ai eu l’idée de faire un théâtre de poche à l’intérieur du fournil. Pour les conteurs. J’avais envie de devenir conteur moi-même mais j’étais potier-céramiste.  Cette année, on est un peu pris de court, mais l’an prochain, j’espère bien inviter des conteurs, des slameurs, des poètes. Il y a 40 places. Juste à côté du rocher, au pied du clocher.

 

16 h : Nous reprenons le bus et à 18 h nous sommes accueillis à l’Hospitalet du Larzarc. Il y a tant de lieux de contes ce soir ! Pour moi et Jean-Claude qui partons raconter à St Georges de Lusançon pour le début de soirée, l’apéro est très rapide mais à 19 h 30…nous sommes juste à temps sur la placette herbue (après la douche la plus courte de l’été) pour y conter devant un petit public d’enfants et d’adultes, assis par terre. Les contes seront suivis par la projection d’un film en plein air. Soirée estivale, soirée conviviale.

 

Jeudi 6 aout 2009 – De Millau à St Igest

 

9 h 30 : Notre hôtesse nous accompagne, moi et Jean Claude, en voiture jusqu’à Millau, où nous nous sommes tous donné rendez-vous pour repartir en bus à notre destination finale : St Igest. Sur le chemin, nous faisons une halte pour admirer « the » ouvrage, le viaduc, fin filin jeté sur la vallée.

 

10 h 30 : Petit déjeuner à Millau, avec Fiona Mac Leod et Paule Latorre. Comme j’ai attrapé une insolation à La Couvertoirade, Paule me raconte comment sa tante s'y prenait avec ce genre de mal. Elle appelait cela « enlever le soleil ».  Elle récitait une prière secrète, faisait des signes de croix et jetait des poignées de gros sel par 3 fois dans une petite marmite en terre remplie d'eau et mise sur le feu, un "Notre Père", un "Je vous salue Marie"…  La magie c'est que lorsque l'eau avait bouilli, ma tante retournait d'un coup la marmite dans un récipient vide et si la personne avait bien une insolation, l'eau qui s'était déversée remontait dans la marmite. L'opération devait être faite 3 fois, quand le soleil se levait, était au zénith et se couchait. Le secret de cette magie se transmettait le vendredi saint.Et pour rester du côté du mystérieux, Fiona me propose ses cartes amérindiennes : je tire le Serpent, puissante médecine du feu pour la transformation. Aujourd’hui c’est magie !

 

11 h : La ville est toute encombrée d’un marché multicolore qui rend difficile la progression de notre bus. Il arrive néanmoins à se dégager du trafic pour nous rejoindre. Nous partons. Une heure et demie plus tard, nous nous arrêtons pour un pique nique au bord de la rivière. La berge est étroite et peuplée d’orties, l’ombre rare, la rivière splendide. En un tournemain, les hommes battent les orties, plantent des piquets, tendent une toile. Françoise Darwiche pose une nappe, la sature de bonnes choses. Et tout le monde peut se tasser pour pique niquer ou se jeter à l’eau, c’est selon. Jihad propose en fin de repas, un café libanais onctueux et odorant, concocté sur son réchaud tout terrain. Magique !

 

16 h : Arrivée à Brousse le Château. Patric donne la seule consigne de la Marche qui sera immédiatement suivie d’effets, voire anticipée : Rendez-vous au café ! Magique !

 

16 h 15 : Sur la terrasse du « Relais du Château » nous rencontrons Yves Durand, conteur de St Igest qui a organisé notre accueil dans son pays. Ce soir nous conterons dans des hameaux, des fermes, des familles et dormirons là où nous conterons : St Igest, Mortrin, Requistat, Le Bouze, Cornac, La Vabre, …

 

18 h : La longue file des conteurs arrive à pied à St Igest et s’abreuve avec délices à la fraîche fontaine où dorment les bouteilles (pour le pique nique du lendemain !)

 

19 h : Sur la place, chacun vient chercher son conteur et l’emmène. Je suis accueillie par Patrice et Isabelle Guiraud au pays de Max Rouquette et de Marie Rouanet. Mes hôtes ont préparé un délicieux repas sous la treille et nous devisons, contons, déclamons jusque tard dans la nuit. Magique !

 

 

vendredi 7 août 2009 – A St Igest

 

12 h : Peppo nous fait souffler chacun une histoire dans une coquille d’escargot.

 

Coquille, coquillette, deviens magique et tu inspireras le premier qui y collera son oreille !

 

Nous déjeunons sur la place de St Igest, devant l’église où Florence chantera avec Michel, grâce du moment présent, en début d'après-midi.

 

15 h : Grande assemblée pour caler les départs, organiser la soirée, faire un mini bilan.

 

17 h : Le bus à l’arrêt, en bordure de chemin émet un grand plonk qui secoue les quelques uns montés à l’intérieur pour partir à la soirée. Stupeur ! Il a rendu l’âme, déclaré forfait. Il nous lâche, le lâche. Il ne bougera plus sans l’intervention musclée d’un réparateur. Michel se pend à son portable pour rallier le responsable de l'entreprise, mais…., c’est vendredi soir, début de week-end, pas de réponse. Il y a urgence pour rallier le lieu de la soirée. Qui à pied, qui en voiture, qui en stop, nous voilà partis.

 

19 h : Tandis que les conteurs-techniciens du groupe s’affairent à préparer la salle, la soirée s’organise : Les tables en extérieur sont garnies de tartes, salades, gâteaux amenés par le public du lieu, les amis d’Yves, les amis de ses amis.

 

20 h : La soirée commence. Il y aura trois séquences et deux entr’actes. Tout le monde passera ce soir pour finir en beauté. Et pour fêter la fin de la marche nous allons organiser une vente aux enchères d'objets féériques. Chaque conteur donne un objet et Armelle lance les enchères ! Voici l’inventaire des objets mis aux enchères :

 

Un étui à lunettes

une matriochka

une boîte à thé de Noël

une bague

un chouchou pour tout

un bracelet indien

une tasse à café libanaise

une baguette magique de la fille de l'ogre

un parchemin de fée

une paire de lunettes

une tasse de bois tourné

un paréo

un livre voyageur

du thé

un petit caillou

du sable du désert

un bois de cade

une bouteille de Chimay

une coquille d'escargot qui contient tous les contes soufflés par les conteurs.

 

 

samedi 8 aout 2009 - Sur le chemin du retour.

 

La soirée finale a duré tard dans la nuit. Le matin nous trouve nostalgiques : il faut se quitter et malheureusement, il va falloir le faire sans le bus. Ceci dit, il a duré jusqu'à la fin de la marche. C'est brave de sa part ! Après une période confuse, tout s’organise. Des amis d’Yves sont venus aider ceux qui retournent vers une gare. Ceux qui ont une voiture prennent ceux qui sont à pied. Tout le monde se case et la place de St Igest se vide progressivement pour ne plus garder que le souvenir du passage de la Marche. La voiture de Béa me remmène à Soudorgues avec Jean-Claude, Armelle et Peppo. En arrivant à l'autoroute, on voit « Dondon » le camion de Cindy à l'arrêt sur le bord de la route. Clément qui voyage avec Cindy nous crie : « tout va bien ! Dondon a un peu chauffé ! Elle se repose et on repart ! ». Ouf ! Nous continuons la route et  arrivons à Soudorgues sans encombres. La Marche est terminée. Un brin de vague à l’âme et un splendide souvenir en tête. On va pouvoir le mettre en mots, le décrire, le mentir, le raconter, le faire revivre !

 

On a tous dans la tête une coquille d’escargot…